Fondation de droit suisse reconnue d'utilité publique

En tant que noire parfois on vit des situations, mais moi je dis toujours que le racisme est un mot tellement important que je fais attention à ne pas utiliser ce mot à tort et à travers. Parce qu’il y a des gens qui vont traiter quelqu’un de raciste pour un oui ou pour un non. Et quand j’ai affaire à quelqu’un, si je ne connais pas ses motivations profondes, je ne vais pas forcément le traiter de raciste, je m’en tiens à ce que la personne dit et voilà. Et avec tout le mouvement Black Lives Matter, je réfléchissais, par rapport à des expériences qui me sont arrivées que je n’avais pas forcément rattachées à du racisme, après j’ai vu ça sous un autre angle c’est vrai. Ce n’est pas évident parce qu’un raciste ne va pas se déclarer en général comme raciste, c’est beaucoup plus sournois.

 

Donc je pense c’est pareil aussi dans la communauté musulmane mais c’est sûr qu’il y a du racisme, il y a parfois par rapport aux Noirs je dirais un peu de condescendance, par des musulmans qui sont d’origine Arabe. Moi je le dis souvent, c’est peut-être une perception qui est fausse, mais il y a énormément de racisme chez les Arabes. Pas chez tous, mais je vois qu’il y a soit de la condescendance, soit du racisme, et ça les Noirs qui vivent dans les pays Arabes, au Maroc ou ailleurs, ils vivent des situations ouvertes de racisme.

 

Dans la société suisse en tant que musulmane noire

C’est pas la composante musulmane qui va sauter en premier aux yeux, parce que ça ça se voit pas. Avant je portais le foulard, donc ça c’était autre chose. Mais en tant que musulmane noire ce qu’on voit en premier c’est ma couleur de peau, et comme je n’ai pas un nom à consonance arabe et que je n’ai pas de visibilité au niveau de ma religion, si je ne dis pas que je suis musulmane, les gens ne vont pas forcément s’en rendre compte. Moi je n’ai pas de problème avec les gens que je côtoie à leur dire que je suis musulmane.

 

J’ai une expérience avec un Suisse que j’avais rencontré sur internet, on discutait parfois et il ne savait pas que j’étais musulmane car on n’avait pas eu l’occasion d’en parler. C’était quelqu’un qui se la jouait de gauche, ouvert d’esprit, etc. Un jour il m’a sorti une phrase « les musulmans se multiplient comme des lapins » et là ça m’avait tellement choqué je lui ai dit « mais tu t’entends parler ? ». Je pense que s’il savait à l’avance que j’étais musulmane, il n’aurait pas sorti ça. C’est clairement une situation d’islamophobie, donc de racisme anti musulman, que la personne s’est autorisée à avoir parce qu’il ne me savait pas musulmane. Donc là c’est vraiment deux choses à séparer. Quand je portais le foulard, je ne sais pas si j’avais des situations ouvertes de racisme, peut-être des questionnements. Parce que je me souviens quand je suis arrivée en Suisse et que je cherchais du travail, c’était avant le 11 septembre, j’étais allée me présenter pour un travail dans un laboratoire et quand la personne qui devait m’engager m’a vue avec le foulard, elle m’a demandé si j’allais travailler avec ce foulard, j’ai dit oui et le foulard ne l’a pas empêchée de m’engager. J’ai travaillé là-bas deux ans, avec des interruptions. Mais je parie que si c’était arrivé après le 11 septembre, je n’aurais certainement pas été prise, même si je n’étais pas en contact avec les gens. Car après ce moment-là tout a basculé dans la perception des musulmans dans les sociétés occidentales.

 

Mais en Suisse en tant que noire ce n’est pas ça qui saute aux yeux (l’islam). J’ai probablement vécu des situations de racisme, ouvertes ou pas (on voit que c’est un peu plus sournois). Parfois on te pose des questions, où tu te dis « wow on est au 21ème siècle » (rires). Mais je ne le prends pas mal car la plupart du temps c’est de l’ignorance.

 

Une fois j’étais près de chez moi (je ne portais pas de foulard), je suis passée près d’une dame qui avait son chien, je passe et elle parle au chien et elle dit « laisse passer les étrangers c’est de la merde ». Je suis retournée la voir je lui ai dit « vous me parlez là ? ». Elle faisait semblant de pas m’entendre, elle continue de parler au chien « laisse passer les étrangers c’est de la merde ». J’ai trouvé ça tellement énorme je lui ai dit « vous avez un problème avec vous-même ». Elle m’a craché dessus… Devant chez moi… Heureusement j’ai réussi à esquiver le crachat. Une autre fois je sortais devant chez moi, je ne me souviens plus si je portais encore le foulard ou non, je sors de chez moi et un monsieur blanc passe et il dit « mais ça sort de partout ! ». Mais ça c’est rare, c’est vraiment les deux fois où j’ai entendu des gens qui exprimaient du racisme. Mais comme je te dis c’est sournois. Quand tu cherches du travail et qu’on ne te le donne pas, tu ne peux pas déduire que c’est du racisme, ça peut l’être comme ça peut ne pas l’être. C’est ça, c’est sournois…

 

 

Dans les communautés musulmanes en Suisse en tant que musulmane noire

Parfois on sent des questionnements. Je viens d’un pays dans lequel l’islam est très confrérique, il y a des confréries. Je suis assez critique par rapport à ça. On se réfère beaucoup aux marabouts, etc. Ça m’a toujours posé problème car pour moi l’islam c’est Dieu, il a envoyé son Prophète, et il n’y a personne d’autre. J’ai tellement peur de faire du shirk (de l’associationnisme) que j’évite tout ce qui est marabout, car on tombe vite dans le culte de la personnalité et je le reproche beaucoup aux autres sénégalais. Mais du coup il y a beaucoup de questionnements des autres musulmans qui sont originaires d’autres pays arabes. Les arabes vont souvent nous demander si on est Mouride ou Tidjane (ce sont les deux confréries principales au Sénégal), mais moi je leur réponds que je suis musulmane. On est donc très vite pour eux associés du fait d’être membre d’une confrérie plutôt que d’appartenir à une religion, et ça me pose problème. Mais ce sont des questionnements, je ne peux pas dire que c’est du racisme, ce sont des gens qui veulent comprendre.

 

Mais c’est sûr que le racisme existe, même si je ne côtoie pas des gens racistes, les musulmans que je côtoie sont des gens très bien, mais c’est sûr que le racisme existe tant en Suisse que dans les communautés musulmanes.

 

Une dernière anecdote me vient à l’esprit. Nous étions dans une assemblée avec des musulmans en Suisse, et une musulmane me dit « ah chez vous il y a beaucoup de sorcellerie ». Effectivement ça existe au Sénégal, mais également dans toute l’Afrique, et même au Maghreb il paraît. Les gens aiment ça car ils sont très superstitieux. Je lui ai répondu « dans la société marocaine c’est connu un peu pour ça aussi ». On discute et elle me dit « chez vous j’ai cru que vous viviez dans des arbres ». Je lui ai répondu que j’ai toujours vécu en ville, avec des bâtiments, des voitures, tout ce qu’il y a de plus moderne. J’étais sidérée. Pour dire que ce genre de réflexions, on ne les trouve pas que chez « les Suisses », les musulmans Suisses sont également capables de sortir des choses assez énormes, par ignorance ou je ne sais même pas comment le qualifier. Les préjugés ne sont pas perpétué que par les Blancs envers les Noirs, c’est aussi pas mal dans les communautés musulmanes. Je ne qualifierai cependant pas forcément ce comportement de "racisme" mais de "préjugés". Le racisme est quelque chose d'institutionnel et de systémique, qui a été théorisé dans l'Histoire par les Blancs envers les Noirs. Je ne suis pas sûre que dans l'Histoire les Arabes aient théorisé la supériorité de leur groupe ethnique (biologiquement la "race" n'existe pas) envers les Noirs, même s'il existe des pratiques racistes envers les Noirs bien évidemment. Je fais toujours attention avec le terme de "racisme".

 


 


 

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